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Le droit à l’oubli, le pianiste et la responsabilité de la presse

Le 30 octobre dernier, un pianiste croate adresse un courrier au Washington Post. Il demande le retrait d’une critique le concernant publiée 4 ans plus tôt par une chroniqueuse culture du journal, critique qui apparaît aujourd’hui en première page des résultats Google quand on tape son nom. A cet effet, il s’appuie sur la décision de la Cour de justice de l’Union Européenne dite « droit à l’oubli ».

Le lendemain, le Washington Post publie un article pour “dénoncer” ce courrier. Trois jours plus tard, de nombreux médias américains et internationaux reprennent l’affaire à bon compte.

Le Washington Post pouvait parfaitement refuser d’accéder à la demande du pianiste, ce qu’il a fait. Ce n’est pas ce refus qui motive le présent billet mais bien plutôt la méthode employée et ses conséquences.

 

La réaction du Washington Post

A l’heure où la presse s’offusque dans son ensemble du pouvoir d’appréciation laissé à Google en matière de “droit à l’oubli”, on aurait pu voir, dans la démarche du pianiste, une bonne pratique à encourager. Lui s’adresse directement à celui qui a publié l’information, sans détours et sans roublardise, pour lui faire part de ses arguments.

En réponse, le message du Washington Post fait froid dans le dos. C’est un signal clair à qui voudrait s’adresser au journal : “n’essayez même pas”. C’est une réaction dangereuse, parce qu’en publiant cet article, c’est le dialogue que l’on sanctionne.

Faut-il vraiment sanctionner ainsi quelqu’un dont le seul “crime” est de vous avoir demandé – poliment semble-t-il – d’intervenir sur votre propre contenu en raison d’un préjudice qu’il estime subir ? Était-il vraiment indispensable de publier son nom ?

 

Et la presse suivit

Quelques jours plus tard, on trouve sur internet une quantité non négligeable d’articles de presse traitant le sujet. La plupart se contentent dans l’ensemble de relayer telle quelle l’information, l’agrémentant parfois d’un titre un peu racoleur : “Un pianiste vexé veut faire oublier un mauvais concert”.

Un point commun ? L’écrasante majorité des articles reproduit le nom de notre pianiste qui doit amèrement regretter sa prise de contact. On se gargarise ici ou là du triomphe de “l’effet Streisand”, du nom de cette chanteuse qui avait un peu trop agressivement cherché à faire supprimer des photographies de sa maison, sans succès. On moque les erreurs du pianiste, qui ne sait pas que le “droit à l’oubli” ne peut s’invoquer en dehors des frontières de l’Europe et que les demandes “doivent être adressées directement à Google”.

C’est acté. Notre pianiste est marqué au fer rouge. Toute sa vie, il sera essentiellement défini par ces articles qui vont s’installer dans les jours qui viennent dans les premiers résultats d’une recherche à son nom. Il sera avant toute autre chose et pour des décennies “cet homme vexé qui a voulu censurer la presse”. “Vexé”, c’est bien le terme que quelques journalistes ont cru bon sortir de nulle part pour agrémenter leur titre.

 

Une question de responsabilité

Je ne suis pas journaliste. Je n’ai pas la prétention de dire à la presse ce qu’elle doit faire. En tant que citoyen qui croit en elle d’une part, et en tant que professionnel qui constate parfois ses dérives d’autre part, je ne peux que m’interroger.

Quelle peut-être la raison impérieuse qui justifie qu’un homme soit ainsi jeté en pâture ? Les conséquences sur sa vie seront importantes, qu’il s’agisse de sa vie professionnelle ou de sa vie privée. Je ne crois pas un instant que les journalistes du Washington Post, de Die Welt, du Times of India ou de n’importe quel autre média (y compris français) aient pour objectif de lui pourrir la vie. Alors il est possible qu’ils n’aient simplement pas mesuré la conséquence, potentiellement grave, de leur papier.

Le temps est peut-être venu d’un travail de réflexion dépassionné sur les responsabilités qu’implique la nouvelle temporalité de l’information. La presse numérique ne peut pas ne pas éluder la question, elle doit prendre conscience de son nouvel impact sur la vie des individus.

 

La question du référencement n’est pas la question de l’oubli

La presse est-elle utile, joue-t-elle vraiment un rôle fondamental dans nos démocraties occidentales ? Évidemment. Son rôle est d’informer, mais est-il aussi parfois de dénoncer, de dire ce qui dérange ? Doit-elle pouvoir publier des articles même quand ceux-ci portent préjudice à des tiers ? Oui, oui et encore oui.

La question n’est pas là. Personne ne demande que les articles de journaux disparaissent de la mémoire des hommes où ne sombrent dans l’oubli ; ce n’est vraiment pas le débat. Le problème n’est jamais l’existence d’un ou plusieurs articles. Le problème est que ces articles s’accrochent durablement – définitivement même – sur la première page des résultats de Google.

Dans dix ans, la qualité artistique de ce musicien doit-elle être définie par cette chronique du Washington Post ? En d’autres termes, la qualité artistique de notre pianiste doit-elle être définie, dans 10 ans, par celui qui a aujourd’hui la structure web la mieux référencée ?

Il est inimaginable aujourd’hui pour une certaine presse de mettre en place des mesures pour s’assurer qu’un contenu ne trustera pas indéfiniment la première page des résultats. Ce serait une atteinte au droit à l’information.

Demain, tous les articles écrits au sujet de notre pianiste n’atteindront probablement pas la première page de résultats Google. Car ils seront publiés via des sites qui ne font pas le poids face aux grands médias en matière de référencement. Négatifs ou positifs, ces contenus ne changeront en rien la situation actuelle, figée pour une durée indéterminée, virtuellement infinie. Cela ne vous choque pas ? Moi, si.

 

Pour tout savoir sur le droit à l’oubli, vous pouvez vous référer à notre infographie. N’hésitez pas également à lire l’interview de Richard Malka, l’avocat des médias, ou à poser une question sur notre FAQ, droit-oubli.eu.