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Édition numérique : vers une nouvelle forme d’appropriation des textes

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Indignez-vous écrivait il y a tout juste un an Stéphane Hessel dans un ouvrage vendu à plus de 3 millions d’exemplaires (papiers) et réédité en cette fin d’année. Voici un adage qu’éditeurs et écrivains ont adopté en masse face à l’avènement du numérique et ses problématiques. Lucia Etxebarria, célèbre romancière espagnole, auteur d’ “Amour, Prozac et autres curiosités”, a annoncé, récemment, une grève de l’écriture à ses fans Facebook pour protester contre le téléchargement illégal de ses livres « Étant donné que le téléchargement illégal de mes livres dépasse leurs ventes, je vous annonce officiellement que je ne publierai pas d’autres livres avant un long moment »*

Il y a ceux qui retardent l’échéance, certains papis qui font de la résistance, puis il y a ceux qui ont choisi de prendre un temps d’avance. Le 1er janvier, la Tva sur l’ebook passait de 19,6 % à 7%, pour s’aligner sur la Tva sur le livre papier, tandis qu’Amazon annonçait avoir vendu près de 4 millions de tablettes pour les fêtes de fin d’année.

Peut-on encore être contre le livre numérique à l’heure où l’on n’a plus le choix?

Il y a dix ans déjà, le bookcrossing

Convaincue depuis longtemps, que l’un ne va pas sans l’autre, j’ai tenté l’expérience il y a quelques années déjà en lançant une revue littéraire éditée aux Editions du Cygne, dont les talents étaient uniquement recrutés en ligne. A l’époque, les talents de demain avaient trouvé dans Ie web un genre de piston interactif, parfois putassier, où chaque réseau social constituait un moyen de séduction supplémentaire afin de convaincre un éditeur. Quant aux auteurs déjà connus, ils ont rapidement joué le jeu du personal branding en ligne, trouvant le moyen de perfectionner leur notoriété et de suppléer des attachées de presse débordées. (cf Marc Lévy, 156 470 fans Facebook à ce jour).

Certains lecteurs, enfin, se sont vite approprié le web avec des initiatives comme le site Bookcrossing.com né en 2001. Phénomène mondial, le bookcrossing propose aux lecteurs de « libérer » un livre, et par l’entremise d’Internet, de démultiplier sa durée de vie. Il suffit de l’enregistrer sur le site : le livre obtient un numéro d’identifiant. Ensuite vous pourrez suivre le voyage de votre livre si la personne qui le récupère joue le jeu !

Aujourd’hui, comprendre l’étendue des possibles

Lancé en 2004, Google Livres, qui compte aujourd’hui plus de 15 millions de livres, a été une étape importante dans le glissement vers le numérique: une bibliothèque géante, accessible en un clic qui contient des ouvrages libres de droit numérisés mais également des ouvrages sous droits avec aperçu limité: Révolutionner le destin du livre en le séparant de l’objet et des coûts de production qui y sont greffés.

Il y a quelques semaines, le webzine Actualitté, annonçait son partenariat avec Google Livres pour le lancement de la première bibliothèque numérique directement intégrée, en pure player, à un magazine littéraire.

En favorisant la curiosité intellectuelle, en proposant des archives géantes et immédiatement accessibles, la numérisation réinvente l’acte même de lire. Pour autant, nous continuons en France de publier environ 60 000 nouveaux titres papiers par an.

La liberté des uns…

Lors du récent débat sur la baisse de la TVA sur le livre numérique de 19,6% à 7% (effective depuis le 1er janvier), le ministre de la culture, Frédéric Mitterrand a cité pour exemple les Etats-Unis pour qui, “l’offre en livre numérique n’a que très peu diminué l’offre en livre papier et a finalement augmenté le désir de lecture”.

Résultat actuel : 21 euros pour le Goncourt d’ Alexis Genni version papier, 14,99 euros pour le format numérique, et une multiplication du piratage d’œuvres littéraires !

Dans le classement des fichiers piratés les plus téléchargés sur le réseau The Pirate Bay, on trouve à la 6e place, le fichier “Kindle Library” comprenant pas moins de 4687 œuvres en format Mobipocket. Pendant ce temps-là, Hachette Livre a annoncé avoir fait appel aux services d’Attributor, société américaine pour placer sous surveillance tout son catalogue. Difficile d’imaginer que l’édition puisse gagner une guerre que perdent déjà les industries du disque et du film. Aujourd’hui, tapez le titre d’un ebook dans les moteurs de recherche, et plusieurs versions piratées vous sont naturellement suggérées.

Et la lecture dans tout ça ?

Comme le souligne Frédéric Beigbeder dans son dernier livre, “Premier Bilan avant l’apocalypse”:

Essayez de lire A l’ombre des jeunes filles en fleurs en cliquant sur un iPad et l’on en reparle. Les concepteurs du livre électronique croient si peu au roman que le texte de Proust disponible en ligne est truffé de coquilles, fautes de frappe, erreurs de ponctuation : il n’a visiblement pas été relu par ceux qui prétendent étendre son rayonnement par sa numérisation.

Les copies officielles des éditions numériques sont, à l’heure actuelle, passées au crible de brigades anti-coquilles qui sont nées sur le web et sévissent pour réparer les fautes, proposant ainsi, comme le fait la Team Alexandriz , des versions pirates plus parfaites que les originales.

De même, la plus grave erreur encore commise par les grands éditeurs demeure celle de ne pas sortir de version numérique d’un potentiel best seller. Pour limiter le piratage, commençons par proposer des versions numériques propres et à des prix raisonnables : Si le lecteur comprend le prix de l’objet-livre (papier, impression, stockage, livraison etc.), il a du mal à débourser la même somme pour une version numérisée dont une seule copie peut être mise en vente indéfiniment. Évidemment, l’enjeu financier est problématique, non pour les auteurs, qui ne touchent de toutes façons qu’en moyenne 10% du prix du livre vendu, mais pour les éditeurs, qui, en baissant considérablement le prix du livre numérique pensent perdre leur profit global.

Apocalypse now, ou les libraires se cachent pour mourir

Si, comme le pense Beigbeder, le livre numérique est une apocalypse et signe la fin du roman tel qu’on le connaît, il est en train de donner naissance à d’autres formes de récits: interaction, hypertexte, habillage sonore, 3D, relais vidéo.

Et c’est ainsi que les médias ont salué unanimement le premier vrai livre numérique français : L’Homme Volcan de Mathias Melzieu, un ovni uniquement numérique co-créé avec Flammarion et Actialuna, disponible sur iPad pour 3,99 euros, et entièrement pensé pour la lecture numérique : interactif, expérimental et “pas rentable”, précise Florent Souillot, responsable numérique chez Flammarion.

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Livre numérique L’Homme Volcan sur Itunes

La librairie est au cœur d’une révolution qui lui échappe. Il faut lire le roman de Régis de Sâ Moreira, « Le Libraire », pour continuer à fréquenter les petites librairies de quartier. Il est fort probable que dans quelques dizaines d’années, le nombre de ces petites échoppes remplies d’âme soit fortement réduit.

Le véritable enjeu est de sortir de la problématique de la mort des librairies pour réagir. Actuellement, nombre de libraires se cachent pour mourir avec pessimisme au lieu de s’approprier les nouvelles règles du jeu commercial. Augmenter les revenus de leur librairie en jouant le jeu de la vente d’ebooks en ligne, développer un moyen de paiement simple, tout en capitalisant sur l’humain. Ou encore installer une borne dans leur librairie permettant de feuilleter les ebooks en vente sur place: n’est-ce pas plus sympathique de choisir un ebook en discutant avec son libraire que seul devant son ordinateur ? Et en parallèlement multiplier les initiatives “humaines”: signatures d’auteurs, lectures, groupes de lecture etc.

Hypertexte

Il n’y a plus de limite à la créativité artistique grâce à la numérisation: une œuvre littéraire peut devenir plus-que-littéraire. Nous sommes en train de réinventer la littérature. Ce genre d’œuvre numérique apporte ainsi un surplus d’art dans l’œuvre littéraire, permettant une démarche globale de création et une réinvention des grands classiques. (Imaginons une version inédite d‘ “Une saison en enfer” de Rimbaud dont l’ambiance sonore serait réalisée par Pete Doherty)

L’ebook se présente plus comme une opportunité formidable pour libérer les écrivains, mais aussi l’écrivain qui est dans chacun d’entre nous: une bibliothèque globale, à la manière d’un spotify, permettra une appropriation exacerbée de l’œuvre : copiés-collés, croisement de phrases et surtout généralisation du “share” sur les réseaux sociaux provoquant par là-même une nouvelle popularité et visibilité aux auteurs.

Une citation extraite d’un livre qu’on est en train de lire sur tablette sera ainsi instantanément exposée à la totalité de nos contacts virtuels, formidable outil de promotion. Sans oublier l’étendue des possibles liés à l’hypertexte : en cliquant sur un mot, sa traduction ou sa définition apparaîtra aussitôt.

Je suis, pour ma part encore du côté de ces “obsédés obsolètes”, lecteurs sentimentaux. Web-addict, un réseau social greffé à chaque doigt, je ne parviens pourtant pas encore à lire un roman sur tablette. Le livre, je le triture, le souligne, le corne, le prête et le réclame ensuite. J’aime le verni sélectif du Diable Vauvert, la texture des livres de chez POL, le bleu nuit de Stock.

Je suis certaine que, lorsque je découvrirai comment trafiquer mes lectures numériques, les tagger, mettre en exergue des citations avec des applications dédiées façon Phonto pour Instagram, et les partager à mon réseau en un clic, je deviendrai accro, mais je garderai certainement mes livres, comme nous le faisons encore, pour certains, avec les cd ou les vinyles.

Pour conclure citons Jérôme Attal, lorsque le site Buzz Littéraire lui demandait ce qu‘il pensait du ebook (Dans la bibliothèque des blogueurs… Jérôme Attal) : “S’ils arrivent à recréer l’odeur des véritables livres, et si on peut oublier son lecteur d’ebook dans le sac d’une inconnue qui nous plaît plusieurs fois dans l’année sans être complètement ruiné, eh bien pourquoi pas

 

Et vous, si un livre existe dans les 2 formats, lequel choisissez-vous?

 

PS : “Vous ne croyez pas que ça l’emmerderait Rimbaud, d’être dans la même typo que Katherine Pancol?” ( F.Beigbeder, extrait de : Frédéric Beigbeder face à François Bon: le livre numérique est-il une apocalypse ?)

* « Dado que he comprobado hoy que se han descargado más copias ilegales de mi novela que copias han sido compradas, anuncio oficialmente que no voy a volver a publicar libros en una temporada muy larga. »