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Tuerie de Nantes : quand les internautes deviennent enquêteurs

L’affaire de Ligonnès qui a débuté en avril 2011 ne cesse de faire parler d’elle dans les médias.
Une mère de famille et ses quatre enfants, sont exécutés par balles à Nantes. Le père a disparu et une information pour « assassinat » contre X est ouverte par la justice.

L’engouement populaire pour les affaires mystérieuses d’homicides familiaux (Dominici, petit Grégory, etc.) n’est pas nouveau. La nouveauté ici est que l’enquête s’est transformée en véritable énigme 2.0 et cela notamment à cause des nombreuses traces laissées par la famille sur Internet avant le drame.

Ce phénomène d’enquête collaborative a-t-il un avenir ? Comment pouvons-nous garantir le secret de notre intimité numérique après notre décès ?

Enquête 2.0

Sur Facebook de nombreux groupes et pages ont été créés autour de l’affaire avec des noms tels que : « Mais où est donc Xavier Dupont de Ligonnès? » ou bien « Xavier Dupont de Ligonnès: Enquête et Débat ».

Ce dernier est le plus actif avec prêt de 2000 membres. Cette page Facebook se présente comme étant la première « à retrouver les confidences d’Agnès sur Doctissimo, celles de Xavier sur cite-catho, puis les photos de XDDL (ndlr : Xavier Dupont de Ligonnès) jeune ».

Les internautes regroupent sur la page des infos concernant l’affaire et apportent leur réflexion sur l’enquête. Certains vont même jusqu’à fouiller le web afin de mettre en lumière des détails les plus intimes de la vie et de la personnalité des membres de la famille de Ligonnès. Jour après jour, l’intimité numérique de la famille est exposée au grand jour, sans aucun filtre.

Certaines pages et comptes Facebook ont déjà été supprimés par Facebook à la suite de plaintes d’utilisateurs outrés, mais il faut plusieurs jours pour interpeller Facebook alors que quelques minutes suffisent pour créer un compte.

Une page Wikipédia nommée l’« affaire Dupont de Ligonnès » avait même été ouverte. La suppression de la page a été votée pour le motif suivant :
« Fait divers, pas assez de recul. Peut-être à recréer après avancée de l’enquête »

Un des membres explique que

« la description détaillée d’un quintuple meurtre n’a rien d’encyclopédique. C’est un fait divers tragique qui n’a pas sa place sur Wikipédia. Il ne faut pas confondre l’encyclopédie avec Détective ! ».

Bien que ces enquêteurs d’un nouveau genre semblent avoir du mal à trouver une place approprié sur la toile il y a un véritable besoin pour eux de discuter et de recueillir ensemble des éléments permettant d’avancer. Cette enquête 2.0 entreprise par les internautes bien qu’ayant permis de trouver de nouveaux éléments, n’a pas a eu de véritable utilité dans l’avancement de l’enquête. En revanche la présomption d’innocence et le secret de l’instruction ont été totalement bafoués.

Traces numériques

Le nombre de traces laissées sur Internet par la mère et le père est marquant. Une fois de plus, nous nous rendons compte à quel point notre activité sur Internet est facilement traçable.

Les deux parents étaient des internautes relativement actifs mais qui utilisaient aussi tous deux des pseudonymes pour s’exprimer sur les forums. Malgré cela les apprentis « détectives du net » n’ont pas eu de mal à remonter leur piste.
Je vous conseille à ce propos l’article de Slate.fr, Assassinat de la famille Ligonnès: stalker, c’est enquêter?, expliquant très pédagogiquement comment mettre à nu une identité numérique.

Une fois encore, c’est Facebook qui a permis de remonter la piste d’Agnès de Ligonnès. Aujourd’hui encore les comptes facebook des membres de la famille sont en ligne.
En revanche les discussions sur les Forums (Doctissimo, etc.) ont été supprimées suite à la médiatisation des trouvailles. Les pages demeurent tout de même accessibles via le cache de Google.

Vie privée Post Mortem

Cet exemple extrême nous force également à nous interroger de nouveau sur la vie de nos traces numériques après la nôtre.

Certains considèrent que les données personnelles laissées ici et là par les membres de la famille de Ligonnès sont « publiques » de par le caractère médiatique de l’affaire, ou encore que l’on peut considérer Internet comme un lieu public.
Le créateur de la page Facebook « Xavier Dupont de Ligonnès: Enquête et Débat » évoque le statut de « Témoin numérique » qui lui conférerait un certain droit de parole.

Ces arguments n’ont pas de véritable valeur juridique mais soulèvent une problématique qui va se faire de plus en plus récurrente : Que faire des données numériques d’une personne après son décès ?

Le problème se pose notamment car il n’existe pas encore de véritable identité numérique globale. Nous dispersons au fur et à mesure de notre existence numérique des « miettes» qui une fois rassemblées et analysées en disent beaucoup sur nous.

Il est aujourd’hui impossible de « gérer » ces morceaux de nous, de manière globale et donc de garantir le secret de notre intimité une fois décédés. Le sujet est cependant aujourd’hui au cœur de nombreux débats, et nous pouvons nous attendre à ce que le législateur prenne position prochainement.